
«
Musique.
Pas de musique.
Pas de musique. On était toutes d’accord.
Ils vont se demander
Mais hier ?
On était toutes d’accord. Pas de musique.
Ils vont se demander…
Vous êtes sûres qu’ils nous regardent ?
D’abord ils nous regardent.
Ensuite ils nous admirent.
D’abord ils nous regardent.
Ensuite ils nous désirent.
D’abord ils nous regardent.
Ils ne me regardent pas moi !
»
D’abord ils nous regardent – extrait
Le spectacle débute dans le noir, sans musique. On perçoit un léger bruissement, des pas. Puis c’est le silence. Les premières répliques sont prononcées, les premières lumières font apparaître les quatre comédiennes qui, silencieuses, sont exposées aux regards du public.
Au fil du spectacle, on découvre quatre comédiennes qui tentent de suivre le fil ténu d’un texte qu’elles ont commandé. Mais c’est l’histoire de quatre femmes à laquelle le spectateur assiste, quatre femmes qui tentent, chacune à sa manière, de réagir face à leur insoutenable position « d’être regardé ». Elles ne sont pas d’accord sur ce qu’il convient de faire. Elles se battent pour rester dans la trame du spectacle et se querellent à tous propos. Dans ces moments de conflit, le spectateur découvre des personnages touchants qui dévoilent leur existence. Leur langue est quotidienne, leurs préoccupations et leurs maladresses nous sont proches et nous amènent à en rire.
NOTES DE MISE EN SCÈNE
Le spectacle n’aura pas lieu. L’absence de narration, les efforts maladroits, drôles et désespérés des quatre comédiennes constituent le fil de la tragédie. Elles disposent d’un auteur (plus que d’un texte), d’un metteur en scène (figure emblématique et absente), de costumes, de lumières… mais elles semblent démunies, comme abandonnées chaque soir sur le plateau. Tout est pourtant prêt pour la représentation mais rien ne fait réellement sens. Elles n’ont qu’une certitude : le devoir de paraître sur scène, de susciter les regards et de s’en nourrir… ou peut-être de les affronter et de les subir.
« (…) Les femmes existent d’abord par et pour le regard des autres, c’est à dire en tant qu’objets accueillants, attrayants, disponibles. On attend d’elles qu’elles soient « féminines », c’est à dire souriantes, sympathiques, attentionnées, soumises, discrètes, retenues voire effacées. »
»
P. Bourdieu, La domination masculine, Seuil, 1998
Métaphore d’un phénomène social notamment décrit par Pierre Bourdieu, « D’abord ils nous regardent » questionne la problématique du regard dans la construction de l’identité sociale de la femme et joue avec le parallèle qui peut être établi avec le regard du public dans le temps de la représentation théâtrale.
Quatre comédiennes sur un plateau, un public qui les regarde, cela suffit-il pour faire théâtre ? D’abord ils nous regardent… et après ? Le théâtre naît ici du malaise, de la non-coïncidence entre l’être et le paraître, des craquements et des dévoilements, de l’humanité révélées au fil d’anecdotes, du quotidien des comédiennes, de leur maladresses et de leur dénuement.
Claude Monteil esquisse le portrait de quatre femmes dans un tableau bienveillant et poétique, drôle et mordant, ordinaire et tragique.
DÉCORS
Le texte de Claude Monteil n’appelle aucun artifice. Un somptueux décor serait un contre-sens. Il ne s’agit pas de « montrer » un spectacle mais « d’exposer » des comédiennes. Comme indiqué dans le texte, les comédiennes disposent de quatre tabourets inconfortables.

COSTUMES ET PERSONNAGES
Les vestales sont, de leur nom complet, des « vierges Vestales ». Choisies dès l’enfance parmi les grandes familles romaines, elles accomplissaient un sacerdoce de trente ans durant lequel elles veillaient sur le foyer public du temple de Vesta.
Elles étaient tenues à la virginité durant tout leur service. Les Vestales possédaient un statut juridique particulier. Alors qu’une femme romaine était mineure toute sa vie, elles étaient affranchies de l’autorité paternelle et exemptées de la tutelle. Elles étaient toutefois très limitées dans leur déplacements et leurs actions et toute dérogation à la règle était sévèrement punie.
Vénérée par le peuple, elles avait un statut proche de celui d’un déesse. Lors de certaines cérémonies religieuses, les vestales apparaissaient en public, sous escortes. Le peuple pouvait les voir, les admirer, sans jamais s’en approcher.
Les quatre comédiennes incarnent donc des vestales, ces personnages au statut social ambigu, vierges émancipées, déesses incarnées, responsable du foyer, soumises à des lois qui leur sont spécifiques et subordonnées à la violence qui peut entraîner la mort.
LUMIÈRES
Mathieu Brivadis a mis en évidence alternativement les deux propositions de représentation présentent dans le spectacle. Les comédiennes sont parfois « exposées » en tant que sujet d’une œuvre d’art, d’une installation dans un musée d’art contemporain, et elles sont ensuite accompagnées dans le mouvement dramatique propre à leur personnage qui les conduisent à l’abandon des apparences et au dénuement.
Écriture
Claude Monteil
Mise en scène
Samuel Bousard
Jeu
Clémentine Artois
Marie-Pierre Bousard
Camille Hudry
Anne-Sophie Souche
Création Lumière
Mathieu Brivadis
Création au théâtre Instant T – Lyon
2013